Discours sur la puissance et la ruine de la Republique de Venise PDF

Victor Hugo, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Au commencement de ce siècle, la France était pour les nations un magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si grande qu’elle remplissait l’Europe. Cet homme, sorti de l’ombre, fils d’un pauvre gentilhomme corse, produit de deux républiques, par sa famille de la république de Florence, par lui-même de la discours sur la puissance et la ruine de la Republique de Venise PDF française, était arrivé en peu d’années à la plus haute royauté qui jamais peut-être ait étonné l’histoire.


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Extrait:La Vénétie était une province italienne, située au bord de la mer Adriatique, entre le Pô et les Alpes juliennes. L’origine des habitants de ce territoire, du temps même des Romains, se cachait dans la nuit des temps. Lorsque, dans le Ve siècle, Attila, roi des Huns, envahit cette belle contrée, les Vénètes fugitifs abandonnèrent les villes d’Aquilée, de Concordia, d’Altino et de Padoue, et cherchèrent asile sur les îlots formés dans le golfe Adriatique par une multitude de courants venus des montagnes : ils s’y bâtirent des habitations, se donnèrent des lois, et vécurent de la pêche et du commerce. Telle est l’origine de la ville et république de Venise. La durée d’un siècle suffit à ses habitants pour devenir un peuple aisé, industrieux et redoutable à ses voisins. Venise, bornée au midi par le Pô et Ravennes, du côté de l’orient regardait l’Adriatique. Ses maisons, pareilles à des nids d’oiseaux de mer, reposaient sur des lies coupées par des canaux. La verdure y était inconnue ; on n’y voyait d’autre mouvement que celui des barques sillonnant les lagunes ; et ce mouvement était sans bruit. Déjà le silence qui régnait dans Venise préparait au mystère qu’elle mit plus tard dans sa politique.

Sa fortune, Messieurs, avait tout surmonté. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres princes sollicitaient son amitié, les plus anciennes races royales cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son service. Europe émerveillée et vaincue qui, devenue presque française, participait elle-même du rayonnement de la France, que représentaient ces six esprits révoltés contre un génie, ces six renommées indignées contre la gloire, ces six poëtes irrités contre un héros ? Dieu ne plaise que je prétende jeter ici le blâme sur les esprits moins sévères qui entouraient alors le maître du monde de leurs acclamations ! Cet homme, après avoir été l’étoile d’une nation, en était devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser éblouir.

L’homme qui, comme il l’a dit plus tard à Sainte-Hélène, eût fait Pascal sénateur et Corneille ministre, cet homme-là, Messieurs, avait trop de grandeur en lui-même pour ne pas comprendre la grandeur dans autrui. Ce n’est pas, Messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou l’empereur chacun sous l’influence de leurs sympathies particulières, ces hommes-là contestassent ce qu’il y avait de généreux, de rare et d’illustre dans Napoléon. Malgré leur fière et chaste attitude, l’empereur n’hésita devant aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la Légion d’honneur, le sénat, tout fut offert, disons-le à la gloire de l’empereur, et, disons-le à la gloire de ces nobles réfractaires, tout fut refusé.

Après les caresses, je l’ajoute à regret, vinrent les persécutions. Grâce à ces six talents, grâce à ces six caractères, sous ce règne qui supprima tant de libertés et qui illumina tant de couronnes, la dignité royale de la pensée libre fut maintenue. Et qu’on ne se méprenne pas ici sur le sens et sur la portée de mes paroles, je suis de ceux qui pensent que la guerre est souvent bonne. Parmi ces illustres protestants, il était un homme que Bonaparte avait aimé, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur à un autre républicain : Tu quoque ! Comme vous le voyez, Messieurs, son opinion politique, dédaigneuse de ce qui lui semblait le caprice du jour, était toujours mise à la mode de l’an passé.

Veuillez me permettre ici quelques détails sur le milieu dans lequel s’écoula la jeunesse de M. Ce n’est qu’en explorant les commencements d’une vie qu’on peut étudier la formation d’un caractère Or, quand on veut connaître à fond ces hommes qui répandent de la lumière, il ne faut pas moins s’éclairer de leur caractère que de leur génie. En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme alors, suivait avec une assiduité remarquable les séances de la Convention nationale. C’était là, Messieurs, un sujet de contemplation sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le pouvons sans danger aujourd’hui, soyons justes envers ces choses augustes et terribles qui ont passé sur la civilisation humaine et qui ne reviendront plus ! Cette ombre, c’est l’ombre même que fait la main du Seigneur quand elle est sur un peuple.

Comme je l’indiquais tout à l’heure, 93 n’est pas l’époque de ces hautes individualités que leur génie isole. Il semble, en ce moment-là, que la Providence trouve l’homme trop petit pour ce qu’elle veut faire, qu’elle le relègue sur le second plan et qu’elle entre en scène elle-même. Ces monstrueuses réunions d’hommes ont souvent fasciné les poëtes comme l’hydre fascine l’oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton, la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illuminé l’intérieur d’une sombre épopée avec je ne sais quelle vague réverbération de ces deux pandémoniums. On sent Cromwell dans le Paradis perdu, et 93 dans la Panhypocrisiade.